Majnun Ben-David
                     writer

Trajectory - Barbed Wire Fence


Trajectoire
Écrit par Majnun Ben-David en anglais, traduit par
Cynthia Laborde.
       Les femmes qui jouent au basket ne sont pas très bonnes – non pas que je ne sois meilleure – je n’ai vu le ballon aller dans le panier qu’une seule fois. Bizarrement, on n’a pas besoin d’être doué en sport pour deviner si un tire est destiné à atteindre son but, car à chaque fois, il y a un moment où on sait d’instinct si ça va fonctionner ou pas. Non pas que cela m’importe, je suis bien là où je suis, dans les gradins, à fixer le soleil qui me fait mal aux yeux, à écouter les ballons rebondir sur la chaussée et les femmes se proférer des jurons en anglais, en espagnol, ou en un mélange des deux.
       Je me souviens de la fois où je suis allée à un match de basket pendant ma deuxième année à l’université, et où le numéro de mon siège a été tiré au sort pendant la mi-temps pour tenter un panier afin de gagner un semestre de pizzas gratuites. Je suis restée assise, en pensant que peut-être ils appelleraient un autre numéro, mais mon colocataire, prenant mon horreur pour de la surprise, m’a fait me lever et je me suis traînée jusqu’au terrain. J’avais peut-être tenu un ballon de basket cinq fois dans ma vie, et le panier avait l’air d’être à une distance impossible à atteindre. Le seul fait de me concentrer sur le panier était pour moi difficile, car je n’arrêtais pas de penser aux très nombreux spectateurs qui allaient se moquer de mon pathétique manque de coordination. Après avoir terminé, l’annonceur m’a fait signe de venir. Comme je ne voulais pas être devant tout le monde plus longtemps que je ne le devais, j’ai lancé immédiatement la balle vers le panier. Tout ce dont je me souviens aujourd’hui est que, alors que je regardais la balle en l’air, j’ai commencé à me rendre compte qu’elle pouvait – non, qu’elle allait – rentrer dans le panier, ce qu’elle a fait. Ensuite, je suis restée là, impassible au milieu du brouhaha, essayant de m’accrocher à cette sensation brute qu’en l’espace de quelques secondes, quelque chose qui parait impossible devient probable, puis certain.

       Les gardes nous font à présent signe de revenir de la cour, et alors que nous passons le poste de sécurité, une femme nous fouille, comme un prêtre pentecôtiste surmené à force de poser sa main sur la foule. Je suis en prison, et j’y serai encore pendant un mois. Ça me fait toujours bizarre d’entendre ces mots. Avant de venir ici, je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui était allé en prison, ou si c’était le cas, je n’étais pas au courant. Quand j’étais enfant, je me souviens qu’un été je m’étais intéressée aux prisons parce que j’avais acquis, je ne sais comment, l’idée qu’être prisonnier était une chose que l’on fait volontairement, un choix de carrière tout comme être docteur ou pompier. Même en tant qu’adulte, je n’ai jamais pu vraiment imaginer ce que ça faisait d’être incarcéré. À chaque fois que je voyais une histoire dans le journal sur une femme envoyée en prison, je m’arrêtais pendant une seconde et j’essayais d’imaginer comment ça serait, et rien ne me venait jamais à l’esprit sauf un blanc profond. Sans le savoir, j’avais pratiquement raison, sauf qu’en réalité c’est plutôt un gris profond couleur ciment.
       Vous devez alors penser que j’ai été surprise quand un juge qui, je trouvais, ressemblait à mon grand-père que je ne connais qu’au travers de vieilles photos, m’a condamné à cinq mois de prison. Je n’ai pas été surprise du tout, je savais depuis longtemps que ça arriverait et j’ai simplement soupiré, de soulagement plus qu’autre chose, mais mon avocat a quand même mis sa main sur mon épaule pour me soutenir. C’est la seule et unique fois où il m’a touché.
       Quand je dis que je m’ennuie et que parfois j’ai un peu peur ici, je ne veux pas dire qu’il me manque quelque chose ou bien que j’ai peur qu’on me fasse du mal. Je veux dire que j’ai vu mon futur dans une chambre d’hôtel, il y a presque un an, et j’ai changé ma vie en un livre dont je connais déjà l’histoire. Celle-ci a commencé, j’imagine, avec l’une des rares surprises de ma vie. C’était un après-midi d’automne et j’étais assise près de la piscine chez Lori, une de mes collègues, quand j’ai réalisé que Jacob avait craqué pour moi. Oui, à ce moment-là nous étions déjà allés dîner ensemble, et on s’était même embrassés furtivement devant chez moi, ce qui m’avait fait me sentir à nouveau comme une lycéenne ; mais au moment où il m’a regardé alors qu’il sortait de la piscine, c’était complètement différent, comme la différence entre regarder quelqu’un faire du parachute et sauter soi-même de l’avion.
       Les jours qui ont suivis étaient remplis de douceur, et même maintenant je me les rappelle de manière similaire aux grandes vacances de mon enfance, du bonheur pur et simple. J’avais supposé que quelqu’un que je trouve bien aurait pour moi tout au plus des intentions amicales, comme s’il y avait une loi physique qui disait que la quantité de désir dans l’univers devait demeurer constante, et qu’à mesure que la mienne augmentait, la sienne diminuait. C’était donc avec le sentiment qu’un principe fondamental avait été dérogé juste pour mon intérêt personnel que j’ai emménagé avec Jacob. Nous nous sommes habitués à vivre ensemble, nous avons appris à connaître nos limites respectives et à ne pas les dépasser, nous nous sommes adaptés l’un à l’autre si bien que lorsque nous étions allongés sur le lit le matin et lorsque nous fumions sur le porche à la nuit tombée, nous perdions toute trace de nos êtres individuels dans un silence de contentement.
       Si je pouvais clôturer mes souvenirs, je mettrais du fil barbelé juste après une de ces soirées sur le porche. Ce que nous avons fait et dit ce soir-là, je n’en ai aucune idée. On ne se souvient jamais de ce qu’il s’est passé juste avant, le jour avant d’avoir appris le mort de son père, la nuit avant d’avoir perdu sa virginité. Je me souviens que je faisais la vaisselle le soir suivant, et que je l’ai regardé alors qu’il était assis dans le salon avec son verre de vin, la tête penchée en arrière sur notre canapé vert décoloré fixant le plafond, et j’ai réalisé que j’étais en train de le perdre. Je n’étais pas sûr s’il me quitterait car il apaisait périodiquement mes doutes, comme un matin après le petit déjeuner où, tout d’un coup, il m’a serré dans ses bras sans rien dire, et pendant un long moment après qu’il m’ait lâchée, j’ai pu sentir les plis que sa veste avaient laissés sur mon visage.
       Peu de temps après, j’ai compris que je l’avais perdu. Le téléphone a sonné un soir, il s’est levé rapidement, et je l’ai vu dans la manière qu’il avait de bouger, même s’il ne s’agissait que d’un homme essayant de nous faire changer de compagnie de téléphone fixe. Quand il m’a annoncé qu’il s’en allait pour un voyage d’affaires le week-end suivant, j’ai eu la nausée. J’étais bouleversée dans tout mon corps je savais qu’il ne serait pas seul. J’ai essayé de me cacher cette prise de conscience, de faire semblant que cela n’était pas vrai, parce que les souvenirs heureux, les bonnes choses, deviennent aussi douloureux que lorsque l’on jette un dernier coup d’œil à sa chambre d’enfant au moment de déménager. Mais il n’est pas possible d’échapper à ce genre d’information, de sorte qu’on peut l’oublier un moment quand on change le filtre à café ou qu’on allume l’ordinateur au travail, mais elle revient toujours, et rapidement.
       Cette semaine-là, j’ai vu les vautours planer en cercle, et bien qu’ils disparaissent parfois de notre champ de vision, ce n’est jamais pour bien longtemps. Je suis arrivée à la maison après l’avoir déposé à l’aéroport, et quand je n’en ai plus pu, j’ai décidé d’aller le retrouver. C’était comme étant en dehors de moi-même que j’ai entendu ma voix faire une réservation dans le même hôtel que lui et m’occuper des billets d’avion, et je ne me suis sentie réellement moi-même qu’au moment où j’ai obtenu son numéro de chambre du réceptionniste. Même à ce moment-là, j’ai du faire quelques aller-retour lents dans le hall d’entrée en respirant l’air froid venant de la climatisation, avant de pouvoir sentir que j’étais moi, dans la vie réelle.
       Je sais que quand j’étais dans l’entrée, je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire ni d’où cela mènerait. Je ne le savais pas non plus lorsque j’étais dans l’ascenseur, respirant profondément et lentement, en direction de son étage. C’était seulement une fois arrivée dans le couloir où je marchais de plus en plus rapidement jusqu’à courir vers sa porte et frapper lourdement dessus, que je me suis rendue compte que peut-être, j’avais l’intention de faire un peu plus que de simplement le prendre sur le fait. C’est seulement une fois qu’il a entrouvert la porte et que je l’ai poussée vigoureusement sur lui que j’ai compris que j’étais là pour me venger. Alors qu’il reculait, je l’ai vue dans son lit et j’ai pensé à la violence. Je savais que même si j’étais une femme avec peu de force, j’allais le faire passer à travers la porte coulissante, sur le balcon. Et je savais, tout en me détestant pour cela, que j’allais bondir sur le lit où elle était encore terrée et tirer brutalement sur ses seins en criant c’est ça que tu veux ? et attraper fortement son entrejambe nue avec mes doigts et crier c’est ça que tu veux ? c’est ça que tu veux ?
       Je regarde fixement par la fenêtre de ma cellule alors que l’orbe orange du soleil glisse derrière le mur de la prison. Les ballons de baskets sont éparpillés en bas, dans la cour, désormais tous immobiles, leurs ombres comme des points de repères trompeurs signalant un chemin hasardeux, ne menant nul part. Immobiles, ils ne m’intéressent pas. À la place, je me concentre sur les reflets de lumière qui sont réverbérés sur le haut du mur, les rayons heurtant les carreaux des vitres pour produire des pointes lumineuses dansantes suivant des angles illogiques.
       Pendant ces moments à l’hôtel, j’avais la sérénité d’une actrice qui sait ce qu’elle a à dire à froid. Maintenant, quand j’essaie d’imaginer la vie par delà ces murs, je ne peux voir qu’un blanc profond. J’ai perdu le contrôle de l’histoire de ma vie, et j’en crains les conséquences.
       Fin.

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